Leçon de vie?

Publié le par Johann

Certainement que tu n’es pas heureux parce que personne, ne peut affirmer sans tressaillir qu’il est une personne heureuse. Parfois on est « le plus heureux des hommes ! » mais jamais simplement heureux. Pourquoi ? Parce que nous nous trompons, parce que nous pensons que si nous étions comme ci, si nous étions comme ça, si nous avions ci, si nous avions ça, alors nous serions heureux ! Nous pensons que devenir heureux c’est combler un manque. Tu me vois là, penses tu que je suis heureux ?

Il réfléchit un instant, gêné par ce visage si, si … transpirant le malheur et la damnation qu’il ne pouvait répondre à une telle question émanant d’un tel visage. Il resta muet d’embarras.

Non, tu ne le penses pas, pour toi je suis malheureux parce que j’ai autant de manque à combler que de défaut sur ma face. Et pourtant, imagine, imagine une seconde… Tu le sens, tu sens que je suis bien plus heureux que toi et ton mètre quatre vingt, toi et ton costar tout brillant, toi et ton visage régulier dans un corps avenant. Chercher l’erreur. Aller, cherchons l’erreur. Peut être une autre fois car il est temps que j’y aille.

Sur ce il se leva, ferma le magasine, balança le mannequin au costar avec les autres magasines puis sortit des toilettes.

Il prend son manteau, éteint la lumière émerge dehors et s’en va dans la nuit matinale.

 

Clap clap clap font les chaussures noires et désuètes de ce petit bonhomme sur la chaussée. Haut bas, gauche droite et tout droit vont les yeux des passants sur ce petit bonhomme et les bouches serrées pensent « ah quel pauvre petit bonhomme ! ». Et le petit bonhomme continue à faire clap clap sur la chaussée puis sur les passages piétons jusque dans les escaliers, dans le métro, dans la salle des pas perdus et tout à coup, ils ne font plus que plop et plus rien, plus aucun son ne sort de ces vieilles semelles. Le petit bonhomme est arrivé.

« -Salut Alphonse ! » fait une voix enjouée, ou moqueuse (?).

Alphonse répond par un sourire laissant apparaître de jolies dents jeunes à l’écartement tel qui laisse deviner que cet homme là doit être comblé de bonheur !...

 

Douze heures plus tard :

« - Salut Alphonse. » fait la même voix beaucoup moins enjouée car fatiguée par une journée de travail. Le petit bonhomme aussi est fatigué, mais il répond par le même sourire, et le rythme des clap clap reprend. Le plop nous signale l’arrivée chez lui puis le bruit de serrure nous le confirme. L’appartement est minuscule, deux pièces de 8 et 10 mètres carrés, c’est peu pour un homme de 35ans.

Alphonse pose  ses affaires, tranquillement, il allume son petit poste de radio, met un quart d’heure à trouver une station qui capte bien, règle le volume sur 11 et s’installe sur son canapé, ou plutôt sur ce qui fut un jour un canapé et qui n’est plus aujourd’hui qu’une masse informe et délavée. Alphonse semble plutôt bien dans ce canapé à écouter sa musique. Il finit par se lever, se cuisine un petit plat, enfin il met des lasagnes au micro onde pour être exact. Il éteint la radio et mange dans un silence de mort. Il va se coucher et s’endort en quelques minutes. Cette journée fut une journée banale pour Alphonse, non pas que tous les jours soient les mêmes, jamais il ne revivait la même journée mais elles étaient toutes banales.

 

Ce matin il se lève ne déjeune pas, part directement au travail sans le bruit des clap pour l’accompagner. Il trouve un oiseau mort sur le trottoir, s’arrête pour le regarder, l’observe pendant une minute, écrase une larme et reprend sa route. Aujourd’hui il prend le bus, comme ça, sans raison. Il descend un arrêt trop tôt simplement parce qu’il n’a pas réfléchi et qu’il avait envie de descendre ici. Dix minutes en avance il arrive à son travail et n’est donc pas accueilli par le « salut » habituel puisqu’il est le premier arrivé.

La journée de travail passe, tranquillement, chaque client, chaque acheteur de billet est l’occasion pour Alphonse d’être gentil. Pour chaque visage il s’interroge, il imagine une histoire, dans tous les yeux il lit la pitié ou le dégoût mais il sourit, il se fout de leur plaire puisqu’à lui au moins, la vie plait. Il faut avouer qu’Alphonse n’est pas beau, selon les critères habituels il n’est pas beau, il est même laid, à la limite du repoussant. Le décrire est inutile et limite insultant. Alphonse n’est pas riche, il gagne simplement de quoi vivre frugalement avec quelques petits extras de temps en temps. Bref, Alphonse est le cauchemar incarné, l’allégorie du malheur, le cas d’école, le spécimen à étudier. L’insupportable est qu’Alphonse n’est même pas ni bête ni niais ce qui fait qu’il serait capable de se décrire exactement, voire plus durement, que nous le fîmes. Et pourtant, comme moi, vous commencez à envier Alphonse. Excepté son nom, je vous l’accorde.

 

De cette vie si pathétique en apparence il ne sort donc rien. Il n’y a rien à raconter, rien que la vie on ne peut plus banale d’un vendeur de billet au guichet SNCF de la gare Saint Lazare. Aucun évènement exceptionnel, aucun évènement tragique si ce n’est peut être sa naissance même, vraiment rien, rien de rien. Pourtant nous allons continuer à la conter, pour montrer que si les gens heureux ne semblent pas avoir d’histoire, c’est bien plutôt l’histoire qui ne compte pas beaucoup d’homme heureux. Pour une fois que nous en tenons un il serait dommage de le négliger.

La vie d’Alphonse est dépourvue d’amour car l’amour est partout dans sa vie. Ca n’est donc plus de l’amour à partir du moment où l’amour est dans la préférence, dans l’exclusivité. Gageons qu’il s’agisse néanmoins d’amour. Alphonse a remarqué une chose très juste : s’il est mal vu et considéré comme un élément de notre malheur de dépendre du regard des autres, il est aussi mal vu de n’être tourné que vers soi. Alors quoi, il faut se fiche des autres et de soi même tout autant ? Qu’est ce qu’il nous reste ? Le compromis. Le bonheur est donc le fruit de tous les compromis. Ceci est séduisant. Un peu s’occuper de soi, mais aussi s’occuper des autres mais pas des autres en tant qu’oppresseurs mais des autres comme si chacun d’entre eux était un alter ego. Alphonse doit être un fervent lecteur de la bible alors. Toutes les réponses à nos questions sur comment trouver le bonheur seraient dans ce livre sacré ? Dubitatif.

 

A coté de sa petite vie rangée, Alphonse a une passion : la politique. Il est militant communiste. Loin d’être l’homme de tous les compromis, il considère au contraire qu’il y a des domaines où on ne peut pas transiger. Et si on y pense la volonté du communisme n’est elle pas d’apporter le bonheur à tous, sans exception dans un monde sans inégalité, sans besoin puisque abondant, un monde où la véritable valeur, réhabilitée, est l’humain. Pour cette utopie, cette douce rêverie, Alphonse est communiste. Il n’a pas lu Marx, ne connaît pas grand chose Marx, il ne connaît rien du concret d’ailleurs, il se contente de rêver. Rêver à un monde meilleur. Quand on lui dit tout cela, il répond : «  si tous les hommes rêvaient en même temps comme je rêve où serait alors le rêve ? Là, devant vos yeux, il serait la réalité. Alors moi je rêve. Rêvez avec moi. » Quand il ne profite pas du présent, Alphonse rêve du futur et pour avoir l’impression que son rêve est la réalité, il le vit passionnément. La raison n’a rien à voir avec le bonheur.

Sa vie tient en peu de chose, il a un boulot médiocre, un prénom peu enviable, pas de femme, pas d’enfant et pourtant, cette vie là est belle parce qu’elle n’est vu que comme telle. Epicurien romantique qui ignore le regard des autres mais pose le sien sur tous ses alter ego humains avec toute son attention, homme passionné de l’avenir qui ne s’oublie en lui que pour sentir le présent vivant d’une autre saveur, la saveur de l’impossible et de l’imprévisible comme l’odeur d’une rose. Ah la rose… De ses épines à ses promesses…

Et si vous lui demandez quel personnage il admire le plus, il vous répondra Friedrich Engels. Oui c’est surprenant je vous l’accorde. Friedrich Engels. Cet homme intelligent qui n’était pas un génie mais avait l’intelligence de la lucidité. Cet homme qui ne rechigna pas à la tache pour permettre à la tache d’un des plus brillant personnage d’être réalisée. Un homme qui a vécu comme bon lui entendait et qui avait malgré tout cette vision universelle de l’humanité et cet altruisme qui en faisait, comme de son ami, un citoyen du monde. Cette expression à la mode peut être à l’origine du plus beau des rêves tant elle déroute par sa simplicité et la profondeur qu’elle comporte, qu’elle transporte… la recette du bonheur est peut être dans l’étude de cette expression. Soyons heureux, soyons citoyen du monde.

 

 

Aujourd’hui est un grand jour, par un détour qui s’avèrera être celui de sa vie, Alphonse se rend à son travail. Il s’y rend à pied et au dernier carrefour, celui juste devant la gare, notre petit bonhomme sans peur sans haine et sans tristesse meurt à toute vitesse, le sourire aux lèvres, le visage laid dans la sérénité, contre cette mercedes.

A ses funérailles il y a une dizaine de personne : quelques amis et sa famille. La cérémonie est sobre et il n’y a aucun passage chez le notaire, Alphonse ne lègue à tous que son sourire à la vie.

 

 

 

 

Publié dans idées sentiments

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alia 03/09/2007 22:35

Une requête simplement : surtout n'arrête pas d'écrire...tu as un style d'écriture et une aisance pour jongler avec les mots qui me touchent bcp...
Merci

cyril 08/03/2007 23:16

c est un veritable scandale d arreter cette histoire de vie.  je signe une petition pour alphonse au paradis.qui me suis?